Comment dire sans des mots ? Les personnes en situation de polyhandicap sont des fin∙es artisan∙es de l’expression de leurs mondes internes sans passer par la parole.
Pour nous autres, il faut apprendre. Voilà que depuis le mois de décembre 2025, les conteuses Claire LERAY et Suzel BARBAROUX se sont engagées dans une résidence artistique inédite pour le foyer Les Violettes. Une des ambitions du projet étant d’adapter l’art du conte et de le rendre accessible aux spécificités sensorielles, cognitives, intellectuelles des personnes accompagnées. De manière plus large, nous avons souhaité créer un espace d’extériorité à l’intérieur du foyer et inviter le plaisir de la culture et du symbolique au sein du quotidien.
Une journée de résidence Plutôt que de "faire un spectacle" devant un public passif, Suzel et Claire ont cherché à construire un espace de création avec personnes accompagnées et professionnels. Ainsi, leur présence était organisée sur des journées entières, et non pas sur des prestations ponctuelles.
Un jour de résidence artistique se présentait ainsi : le matin, la conteuse visite chacune des cinq unités de vie pour saluer chacune des personnes accompagnées avec un rituel conservé tout le long du projet. Un court conte est proposé à ce moment aux personnes accompagnées et aux professionnels présents. L’après-midi, deux ateliers ont lieu en petits groupes en dehors des unités de vie.
Notre travail pendant les ateliers était celui de « traduire » les récits merveilleux par des supports ne se limitant pas à la parole : le rythme d’un tambour, le toucher d'une étoffe, le parfum et le bruit des algues, ou encore la vibration d'une mélodie chantée à l'oreille. Les réactions des personnes accompagnées nous ont permis de créer une démarche sur-mesure : varier les rythmes, privilégier certains sens pour l’un ou l’autre, prendre en compte l’importance du positionnement des corps dans l’espace.
Se laisser surprendre : quelques vignettes d’émerveillement Un regard qui s'illumine, une main qui se détend, un souffle qui s'apaise : autant de signes discrets de la réceptivité des personnes accompagnées.
Au son de kora , un résident semble saisi et transporté. Son corps s’apaise. Ses vocalises tout aussi constantes, laissent la place à des gémissements de plaisir presque imperceptibles.
Un curieux petit objet en cuir est posé sur la butée du fauteuil d’une jeune femme. Elle tape dessus à son gré, et produit le son d’un moineau et ponctue ainsi le récit à des moments plus que pertinents.
Un résident replié sur lui-même se relève, son visage s’ouvre, il est là, quand le conte nous fait voyager à la maison d’une grand-mère. Il serre contre soi le mouchoir au lavandin et reste présent tout le long, alors que ces derniers mois nous le voyons endormi le plus souvent.
Une résidente signe auprès de la conteuse son souhait que l’on fasse le conte de Blanche Neige. Par ailleurs, cette femme vit douloureusement l’aggravation de ses troubles de la déglutition et peut être très angoissée par la possibilité de s’étouffer. Telle une Blanche Neige pour qui croquer dans une pomme engage les questions de la vie et de la mort.
Les professionnels qui, le matin, rien qu’en entendant la mélodie de la senzula dans le couloir, tirent les rideaux de la pièce commune de l’unité, éteignent la radio, la télé ou la musique, se mettent en cercle avec les personnes accompagnées et se laissent emporter par le conte. Plusieurs remarquent ensuite que les repas de midi après le conte se passent souvent dans un grand calme : pour eux comme pour les personnes accompagnées.
Le lien a su se faire également entre personnes accompagnées : un duo de personnes accompagnées qui se répondent en chantant ; un jeune homme qui pose délicatement la main de sa voisine sur sa tête ; une attention et curiosité pour les voisins et voisins qu’on lit dans le regard....
Cette résidence a ainsi été l’occasion pour les personnes accompagnées de nous dévoiler des aspects de leur personnalité, de leurs capacités, leurs affinités que nous ne soupçonnions pas forcément. Il est peut-être vrai que "l’accompagnant voit plus quand il observe attentivement et la personne polyhandicapée, lorsqu’elle est « regardée », donne plus à voir."
Des ouvertures Envies de conter Cette résidence se clôturera au mois d’avril. Elle a déjà semé des graines d’envies. Certaines professionnelles souhaiteraient proposer du conte à leur tour et à leur manière. Des liens possibles avec l’EEAP Decanis commencent à être pensés : et si les jeunes personnes accompagnées pourraient se retrouver autour du conte ?
Ce premier projet nous autorise à imaginer d’aller plus loin. Il nourrit notre réflexion sur la création d'un programme pérenne de résidences et d'échanges artistiques et culturels au sein de l’EAM Les Violettes.
Artiste multiple qui relie corps et voix par sa pratique du conte, de la danse et de la musique, Suzel BARBAROUX s’est formée au Conservatoire de Saint-Étienne et d'Aurillac - Maîtrise de la Loire et à La Manufacture. Depuis, elle sillonne les continents pour transmettre et nourrir sa pratique.
Cette résidence artistique fait partie du projet "Conter aux Violettes : un art de la relation", avec le soutien de la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC), l’ARS, et la Région PACA, dans le cadre du programme Culture et Santé.
Nia KIRIAKOVA, Psychologue – FAM LES VIOLETTES
ARAIMC - Association Régionale d'Aide aux Infirmes Moteurs Cérébraux et Polyhandicapés
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